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cimetièreLe cimetière des éléphants.

Florence ne connaissait pas ce lieu dit "du bout du monde". Le premier jour où nous sommes allés ensemble sur les plages sauvages Provençales camarguaises, en nous approchant à pied de l'embouchure du Rhône, de grands arbres squelettiques échoués sur le sable, reposaient, enchevêtrés avec d’autres de toutes tailles (Leurs enfants ?). Elle m'a dit rêveuse : "Ce lieu me fait penser au cimetière des éléphants !"
A Flots Perdus - 2001

ressac"Le sac et le ressac, le mouvement de l'inspiration libre."

Glaner les "rendus de la mer", voilà une belle affaire : La chasse aux trésors. Avoir a chaque pas la chance de trouver bien plus que ce que l'on est venu chercher, en oubliant les contingences de la vie. Être à la fois au milieu de la mer et sous les ombrages des grands arbres, en paix, collé au plus près de la nature. C’est cette émotion « brute de mer », unique, que nous souhaitons partager en tant qu’artistes « passeurs », les bois flottés et les verres dépolis en sont les vecteurs. Oeuvres ? Objets usuels ? Qu’importe. Leur fonctionnalité renvoie à notre condition d'humain, à l’origine : une lampe, un bougeoir, de la lueur, avoir moins peur de l’obscurité, de l'indicible, de l’inconnu ; un miroir pour s’identifier, pénétrer dans une autre dimension, un passage, se perdre dans ses reflets ; une pendule pour se situer, s’inscrire dans le présent...
Créer des objets au plus proche des humains, de leur quotidien, de leurs usages, c’est partager avec eux un univers tout à fait ancré dans l'histoire, donc moderne et... pas prétentieux. Ce bois "perdu" -  les vieux camarguais  le nomme " bois de lune" parce qu'il brille de manière étrange les nuits de pleine lune – possède mille facettes et cet art est neuf. Aucun maître, aucune référence pour freiner l'imaginaire. Créons.

A Flots Perdus -  2003

Le sac et le ressac. Le mouvement de l'inspiration libre (suite...).
Le bois flotté demande a celui qui le "travaille" un respect de son intégrité, car il possède une grâce, un sens de l’équilibre hérité de l’arbre qui touche à la perfection. Le marier à ses « frères » ou/et à d’autres matériaux "brut de mer", le "restaurer", le « dévoiler », le valoriser, suffit pour qu'il renaisse sous forme de création artistique. Fragment d’environnement qu’il est loisible d’emporter, de transporter (non sans mal toutefois...) chez soi, il renvoie à la nature, au voyage. Il porte en lui une part de mystère, de hasard ; c’est un objet de partage tout autant que le "marqueur" d'une histoire, rappelle la mer, les plages et à quelle période de notre vie nous étions en contact avec elles, avec qui, dans quel but...
A Flots Perdus - 2003

plagePlages sauvages (les dernières ?).
Les Bois Flottés :

Lorsque nous allons chercher du bois flotté, nous devons parcourir une vingtaine de kilomètres entre Arles et la mer, sur une route départementale au travers de la Camargue, pour ensuite emprunter un chemin cahoteux nommé "Digue à la mer" pendant 8 kilomètres avant d'atteindre le village des pêcheurs : Un nids de cabanes fabriquées de bric et de broc sis a quelques mètres du rivage. Pas d’autre choix que de rouler dans l'eau salée. Fréquemment, la mer en hiver, épouse le marais et crée de profonds chenaux impossibles à traverser si l'on méconnaît les lieux. Équipés de sacs, nous laissons sur la plage notre véhicule et marchons 5 à 6 kilomètres au bord de l'eau en repérant les bois sans les ramasser ; ce n’est que lorsque nous décidons de revenir sur nos pas, que s’effectue la cueillette. Nous passons la journée (en prévoyant un casse-croûte) à marcher, se pencher, charger un sac, marcher, se re-pencher, charger, et ainsi de suite jusqu'à ce que nos sacs débordent. Ces bois rongés, vermiculés, couverts de sable, (avant qu’ils ne deviennent nos bois) ont tristes allures et semblent voués à disparaître ou au mieux à alimenter un feu de camps. Avec l'expérience, nous savons ce que cachent ces trompeuses apparences, c’est plaisir enfantin de les dévoiler. Le soir venu, fourbus, nous quittons la plage avec l’impression de ramener un trésor chez nous.

Les verres dépolis :

Sur les plages de galets Varoises, les bouteilles jetées à la mer reviennent essaimées sur le rivage en milliers de perles. C’est là - quitte à nous mouiller les pieds - que nous glanons les verres dépolis, entre mer et continent, dans le sac et le ressac. Cette quête est longue mais jamais fastidieuse, nous avons toujours l'impression de trouver des bijoux. Riches en nuances de couleurs, vertes, blanches, oranges, jaunes, bleus, rouges, violettes parfois, ils brillent comme des flammes froides dans la paume de nos mains.
A Flots Perdus - 2004

soirFace à la mer (Land Art improvisé).
Nous avons trouvé, lors d’une ballade sur la plage située entre les Saintes Maries de la mer et Aigues-Mortes, un imposant morceau de bois flotté couché sur le sable. Constitué de deux jambes, un sexe pointu et d’un torse étêté, il semblait dormir. Une demi-heure a été nécessaire pour creuser deux trous assez profonds et dix minutes pour le hisser, puis enfin le stabiliser en station verticale. Magnifique, impressionnant, le résultat valait l'effort consenti. Vu son gabarit, on pouvait passer facilement entre ses jambes. Il trouait les yeux ce bois, face à la mer, dans son environnement  naturel. C’était tentant de vouloir le ramener chez nous, mais il était bien trop lourd pour nos petits bras, la mer seule, pouvait décider de son destin.

refletLe sac et le ressac - L'os du bois.

Aujourd’hui est une belle journée pour aller glaner du bois flotté sans rencontrer âme qui vive. Ciel nuageux à Arles, puis miracle ! En approchant de la côte, le soleil apparaît. Nous marchons longuement sur la plage jusqu'à ce que nos ventres crient famine et nous imposent une halte à l'abri des dunes. Elles conservent la chaleur du soleil, mais au plus fort de l’hiver, sur la face nord, de la gelée blanche perdure. Quel bonheur d'être là, de sentir le vent, le soleil sur notre peau, de laisser l’apaisant sac et ressac bercer nos pensées. Les bois flottés sont nombreux, trop presque, malgré plusieurs voyages aller-retour jusqu’à notre véhicule, nous voilà contraints de faire des choix draconiens. Fin d'après-midi, la malle de notre voiture recèle une précieuse cargaison, nos épaules sont douloureuses, nos têtes légères…
A Flots perdus – Mai 2006

sableA Flots perdus – Marcher dans le pas des glaneurs.
Bois flottés.

Camargue, octobre 2006, 10h30mn : A gauche le canal, à droite les marais ; cahotés par la digue à peine praticable, nous sommes arrêtés à 1 kilomètre de la mer. L'eau, poussée par le mistral, a creusé un chenal qu'il est impossible de traverser en voiture. Chargés de sac à dos, nous nous déchaussons et marchons sur le bord du marais, mouillant nos genoux, pour traverser l'obstacle liquide. Ici, c'est "Terra Incognita", une indicible angoisse se mêle à notre enthousiasme - sensation d'être des enfants face à l'inconnu. Ce lieu, sous ses aspects merveilleux est  rude pour le "vivant". Lors des "coups de mer hivernaux", les vagues enjambent allègrement les digues pour déferler sur la terre craquelée, poussant et traînant avec elles, en elles, d'énormes bois flottés que l'on trouve parfois à des centaines de mètres du rivage, esseulés. Le sac et le ressac rythment notre marche, de longues plages de sable fin s'intercalent entre des sites protégés par les épis de pierres où la végétation vient prendre racine dans la mer. Notre but : atteindre l'embouchure du petit Rhône quelque 5 Km plus loin puis, revenir sur nos pas et convertir la promenade en quête. Un abri, une grande cabane construite de troncs de bois flottés empilés nous accueille pendant que les oiseaux  de mer - seuls êtres rencontrés - survolent nos têtes balayées par le vent. Quelques minutes de repos puis, goût du café sur les lèvres, nous poursuivons notre balade. Les bois flottés sont légions - l'embouchure est proche - un véritable cimetière de "petits et grands voyageurs échoués". Les brindilles amoncelées tiennent compagnie à des troncs de plus de 20 mètres de long ; ces squelettes d'arbres - témoins de la puissance et de la violence des éléments naturels - parfois couchés sur les digues, parfois dressés face à la mer, semblent guetter quelque chose au loin qu'humains nous ne verrons jamais.
Terminus. Amarré de l'autre côté du fleuve, un bateau à aubes style "Mississipo-Camarguais", le Tiky, se dessine en premier plan des Saintes Maries de la mer. Enfin parvenus à la source de notre "désir de création", au coeur du système naturel qui consiste à voir les arbres descendre les fleuves puis s'échouer sur le sable pour être ensevelis et consolider les dunes, il est temps de faire une pause déjeuner. Requinqués par nos sandwichs saupoudrés de grains de sables, nous reprenons notre marche et, chemin faisant, glanons quelques pièces qui nous inspirent pour l'élaboration de nos futures sculptures ou nous attirent par leur intrinsèque beauté. Au fur et à mesure, les sacs se font lourds et le sable bien plus mol qu'à l'aller ; cependant, nous marchons inlassablement, les yeux rivés au sol, zigzagant entre les amas de bois, se baissant des dizaines de fois, émerveillés de chaque découverte, presque oubliant le vent qui redouble de violence et le déclin du soleil.
Dernière halte, le sommet de la digue nous accueille. Dernier regard au bleu de la mer dont la courbe envahie l'horizon, à ses milliards de mètres cubes assoupis, au corps de cette "chose" informe d'une infinie puissance que nul ne peut entraver. Quelques minutes de pure contemplation passent, le temps des questions poétiques "...Si la mer est le berceau de l'humanité et les vagues le mouvement de va et vient du balancier, qui berce la mer ?" ...le froid nous gagne, il faut rentrer. De nouveau nos pieds nus pénètrent dans l'eau, deux ombres longues nous précèdent sur les derniers mètres de marche, et le soleil, boule orange, semble attirer à lui le marais qui se soulève. Notre précieuse récolte déposée dans le coffre, nous  nous engouffrons dans l'habitacle, échevelés et frissonnants. Nos oreilles bourdonnent, c'est comme saouls que nous prenons le chemin du retour guidé par les phares pour retourner sur Arles.

verresVerres dépolis.

Côte d'azur, novembre 2006, 13h. L'air iodé nous saute aux narines. Dans cette crique aux fonds marins bleu profond cernée de rochers déchiquetés, le sable est rare, le galet roi et les vagues émettent un doux bruit de concassage. Contrairement aux bois flottés, pour glaner les verres dépolis la marche est peu utile, il faut savoir s'arrêter et longuement fouiller "les yeux dans les galets" pour les trouver. Dans l'eau, ils brillent de milles feux, mais souvent le sac et le ressac les balaient avant qu'on puisse s’en saisir ; sur le rivage, suivant leur teinte et la position du soleil, vous pouvez chercher de longues minutes sans en trouver un seul. Les nuances de teinte sont multiples, malgré ce, on peut les classer en 4 grands ensembles : Les "teintés vert", les plus communs et aussi les plus facile à repérer car leur couleur se détache facilement de celle des galets ; ensuite viennent les "teintés blanc", moins visibles car transparents mais relativement nombreux, puis ce sont les "teintés oranges/jaunes" qui eux sont plus rares et se confondent avec les galets, et enfin les "Bleus, Violets et Rouges" rarissimes, et donc, par nous, les plus recherchés. Lorsqu'il nous arrive de dénicher un « bleu », un "violet",  ou un "rouge"», à l'instar de l'orpailleur découvrant une pépite, nous nous sentons riches et comblés par le destin. A ce jeu de patience et d'attention soutenue, nous pouvons passer des heures dans notre bulle et tout oublier des contingences de la vie, concentrés, ignorant les flâneurs dont les enfants parfois viennent nous demander "Vous ramassez quoi ?" puis, une fois renseignés, courent réclamer un sac à leurs parents pour faire de même. Au fur et à mesure que l'après-midi avance, nos poches s'alourdissent et ce n'est que le soir venu - quand il est devenu impossible de distinguer les galets des verres dépolis - que nous rentrons pour les trier par teinte et par taille (les plus petits peuvent avoir la grosseur d'une tête d'épingle). Les nuits suivantes, dès que nous fermons les yeux, viennent s'imprimer derrière nos rétines l'image de perles de verres sur des lits de galets.
Sculptures fonctionnelles en bois flottés et verres dépolis (Passerelles).
Une fois la récolte terminée, dans le secret de notre atelier, nous marions à quatre mains ces bois flottés en respectant leurs formes initiales et sertissons dans leurs interstices des verres dépolis et autres "rendus de la mer" (fer, coquillage, os…) pour les métamorphoser en pièces uniques, sincères et sereines. Composées uniquement de matériaux voués à disparaître, par leur statut d'objet fonctionnel, nos créations ont une empreinte écologique faible et inscrivent notre démarche artistique dans la thématique du développement durable.
A Flots perdus 2006

refletArtistes passeurs (Pour la beauté du geste).

Marier les matériaux "bruts de mer", unir leurs formes primitives pour qu'ils renaissent sous la forme d’oeuvres d'art dont le statut est d'être objet, est le fondement de notre démarche artistique. Par ce processus créatif, ces souvenirs persistants d'arbres et de bouteilles acquièrent une nouvelle fonctionnalité pour se réinsérer dans l'intimité et le quotidien de chacun.
A Flots perdus 2007

penseesDe vagues pensées.

En ces temps de canicules, la torpeur tend à l'élimination. Il est doux, le soir venu, de trouver un coin de plage désert sous le ciel étoilé où se perdre en pensées. Sans autres hiérarchies que celles du hasard, léger, ou pesant leur poids de sable, nos songes, ainsi détachés des contingences de la vie, s'ensemencent comme s'essaiment les bois flottés sur le rivage... pensées de voyages aux longs cours, d’animaux marins au demeurant si discrets, d’épaves englouties, de vestiges de citées disparues, de la perfection des paysages sauvages, des fruits du hasard offert aux regards éclairés, de la calme harmonie du delta et des turbulences du Rhône, du langage du sable que les mots ignorent, des eaux mêlées… penser à la douceur et à la férocité de la mer, à la puissance des mythes, à la magie de l'inconscient, à l'intelligence de la main, à la beauté du geste qui se saisit de l'objet brut pour le métamorphoser en objet de partage, aux petits "riens" qui font un grand "tout, au morcellement, à la quête de l’unité, au sel sur la peau et à la houle au large, à l'intrinsèque solitude de l'artiste, à la poétique des éléments naturels, à la temporelle cadence des éclats de lumières du phare, synchronisée sur l'intemporelle cadence du flux et du reflux.
Jusqu’à la racine du ciel devenu anthracite, qui par un jeu de miroir purement spirituel fait en sorte que cosmos et mer ne fassent qu'un, penser.
A Flots perdus – Juin 2007

chaiseL’unissonnance des vagues

Pour pénétrer dans ce lieu sauvage perdu aux confins de la Camargue, il faut être muni d’une carte magnétique, triste antagonisme que l’on oublie aussitôt la barrière ouverte.
L’aventure commence par quelques kilomètres de piste sur les digues qui quadrillent les marais salants. Les oiseaux de mer, mouettes, aigrettes, cygnes, flamands, hérons, hirondelles de mer…. en multitudes de taches blanches, pullulent. Lorsque nous passons à côté d’eux, sans arrêter notre véhicule, ils se contentent - pudiques - de nous tourner le dos ; si nous nous arrêtons, ils s’envolent. Les flamands roses, les plus spectaculaires dans cet exercice aérien, emportent sous leurs ailes une palette de roses tendres et vifs qui illumine la grisaille environnante – ce gris, qu’enfant je n’aimais pas car synonyme de tristesse mais qui à mes yeux d’adulte, symbolise sérénité et beauté. Ce gris, est aujourd’hui fortement teinté d’un camaïeu de vert, la Camargue, en ce début de printemps - sous l’effet d’une pluie généreuse - est comme « lustrée » et semble renaître. Nous traversons un pont en planches puis frôlons un essaim de blockhaus, vestiges délabrés mais encore debout de la dernière guerre mondiale. Au loin, à demi-masquée par une ligne de dunes, apparaît une plage morcelée de digues aux flancs noirs, immense. Encore un petit effort - un nouveau un pont en planches, une pompe à eau hors d’usage qui servait  à inonder les marais pour y récolter le sel - et nous y voilà. Une dizaine de bateaux de pêche se présentent à nous, amarrés à un port aussi minuscule que désert, nous le longeons pour aller garer notre véhicule à son extrémité. La mer est déchaînée, malgré la digue derrière laquelle nous marchons, des éclats de vagues viennent de temps à autre nous éclabousser. Une chaise en fer est posée en équilibre en bout de jetée, une photo, deux photos, nous posons chacun notre tour, puis commençons notre ballade à pied. Cette plage nous est inconnue, la découvrir pour la première fois est une sensation difficilement descriptible, quelque chose touchant à « la chasse au trésor », à la piraterie, aux pilleurs d’épaves, à l’aventure, à l’enfance, aux territoires vierges d’humain. Là, seule la trace de nos pas témoigne de notre passage, de notre existence, nous sommes les seuls, les premiers à fouler ce sable qu’à chaque passage la mer rebaptise. Le paysage est à la hauteur de nos espérances, une plage immense, immensément  vide, une plage qui s’enfonce loin dans les dunes, séparée en deux par une non moins immense étendue d’eau que les vagues viennent  alimenter comme autant de sources - un espace originel, épique, d’avant la création. En silence, nous avançons en nous penchant souvent sans être prédéterminés dans nos choix : certains bois flottés alourdissent nos sacs, d’autres pas. Leurs volumes, leurs volutes, la calligraphie de leurs écorces vermiculées ? Qu’importe ce qui nous interpelle en eux, nous glanons, avec à la fois mille idées en tête et le cerveau vide d’intentions, comme si l’unissonnance des vagues effaçait toute velléité de concentration. Ici, il n’est loisible que de lâcher bride, laisser ses pensées aller, vagabonder, flotter au gré du vent et des courants marins, grains de sables, grains de poussières, goutte d’eau salée, philosophie, poésie… face à la mer, l’unicité et la fragilité de notre condition humaine est prégnante, induits en sont les effets, les ressentir ne peux que rendre humble. Chemin faisant, nous rencontrons de grands arbres couchés, imposants, d’énormes troncs aux branches qui n’ont rien perdues de leurs majestés, certains à demi ensevelis dans le sable, d’autres, tels des squelettes d’animaux préhistoriques, échoués sur les digues. C’est le paradis des glaneurs ici, de nombreux bois flottés de petites et moyennes tailles, très ouvragés, s’offrent à nous, ainsi que d’autres matériaux bruts de mer : de la ferraille rougie par la rouille, des bouchons de liège devenus poreux, un antique flotteur incrusté de minuscules coquillages, un billot évidé, de la corde, un galet aux oranges fulgurants, et même une pancarte érodée que nous transportons avec son pilier incrusté de coquillages, de dunes en dunes, pour la déposer avec nos sacs sur le bord de la piste, avant de poursuivre, allégés, notre quête. Quelques minutes plus tard, la plage s’efface pour laisser place à une longue digue où il est inutile de chercher les bois. Sertis dans les blocs de rochers constamment douchés par les vagues, il est impossible de les retirer. Nous n’insistons pas et rebroussons chemin. Après avoir récupéré notre véhicule et rejoint notre lieu de stockage pour y charger notre précieuse récolte, nous décidons de changer de lieu. Destination : L’extrémité Est de la plage. Pour l’atteindre, quelques kilomètres de pistes dans les marais salants sont nécessaires. Rouler ainsi, au milieu de cet espace désertique est l’antithèse par excellence des autoroutes, agréable et reposant. Un phare bleu et blanc droit face à la mer, haut comme une montagne dans cet univers plat, cerbère du lieu, semble à lui seul incarner à la fois la fierté d’être debout dans l’adversité et le sentiment d’abandon. Des éclairs blancs par intermittentes jaillissent de son sommet de verre, les volets sont clos, la cour déserte, les dépendances aussi, plus personne n’habite en ce lieu oublié de tous, mais… qui pouvait donc vivre là ? Plus loin, sur notre passage, les flamands roses se montrent toujours aussi timides, se bornant à nous tourner le dos. Par jeu, je fais mine de m’arrêter, ils décollent alors et nous accompagnent sur quelques mètres pour un spectacle de toute beauté avant de s’éloigner définitivement. Nous roulons ainsi sans croiser âme qui vive pendant un quart d’heure jusqu’à ce que deux blocs de pierre barrent la piste et nous force à nous arrêter. Le marais s’est teinté de rose, de rouge sang par endroits ; ce qui subsiste d’un fortin moyenâgeux, une tour étêtée, quelques pans de murs en ruine, nous contemple. Nous faisons quelques pas pour grimper sur la digue qui nous sépare de la mer, la colère des flots nous surprend, la houle s’est amplifiée, un vert sombre, inquiétant a remplacé le bleu pâle ; elle paraît plus puissante, furieuse, ses coups contre les alignements de rocs sont plus lourds, plus profonds, la mer boxe, pugnace, combat sans relâche pour gagner de l’espace, envahir, s’étendre, et ne recule que pour mieux frapper, inépuisable, obstinée. Nos yeux, un instant se portent sur la gauche et oublient tout, éblouis, buvant littéralement ce qu’ils voient : Une plage inconnue, infinie, à perte de vue s’étend comme une page blanche, un nouveau monde a explorer. Le vent siffle à nos oreilles tandis que le froid s’infiltre sous nos vêtements - même si l’espoir est mince d’avoir à nouveau l’occasion de revenir sur ce site merveilleux - nous décidons d’un commun accord de rentrer.
Pour quitter cet endroit sauvage, cette plage privée perdue au fin fond de la Camargue, nul besoin de carte magnétique, la barrière se lève seule dès le museau pointé des véhicules ; malgré nos vœux pieux de ramener un nombre limité de pièces de bois flottés, l’arrière du C15 est encombré de trésors, de petits et grands fragments que nous emportons vers une autre destinée, à l’abri de la destruction, pour notre seul plaisir.

A Flots perdus - avril 2008

Lexique :
Définition d’a flot perdu, Encyclopédie Larousse 1900 : Bois jeté dans un courant pour en abandonner le transport au cours de la rivière.
Bois canard : Celui qui, jeté à flot perdu, est submergé
Bois échaudé, pouilleux ou malandre : Celui qui commence à pourrir
Bois vermiculé, mouliné : Rongé par les vers
Bois volant : Celui qui vient par le flot droit au port
Bois brouté : Celui qui est tordu.
Bois gisant : Arbre renversé
Le bois flotté peut être aussi déversé, gauchi, contourné par l’effet de l’humidité ou de la chaleur.

 

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